La nécessité de financer des travaux de grandes envergures

La diversité et la complexité de l’action de l’alimentation sur le développement du cancer vient du fait que l’ensemble des molécules constituant les aliments entrent en synergie, de manière que l’effet d’un aliment ou d’une régime alimentaire dépasse l’effet d’une ou de quelques molécules alimentaires. Mais c’est cette complexité qui fait de l’alimentation, conçue de manière globale, une arme puissante. Malheureusement, dans la recherche contre le cancer, le potentiel de l’alimentation à contrôler la progression de la maladie a toujours été sous-estimée, alors même que ce potentiel a été suggéré pour la première fois il y a plus de deux siècles. Cette difficulté à concevoir le rôle de l’alimentation est largement attribuable à deux choses : une incapacité à comprendre la science fondamentale de la nutrition et l’écrasante acceptation que le cancer est avant tout, voire uniquement, une maladie causée par des mutations génétiques liées à l’exposition aux molécules cancérigènes.
Les sommes colossales investies dans la recherche contre le cancer ne viennent que très peu financer des recherches sur le rôle de l’alimentation. Et la plupart du temps, ces financements s’orientent vers des études in vitro portant sur l’action de composés alimentaires isolés, dans l’espoir d’identifier la molécule miracle, négligeant ainsi la complexité des aliments et du fonctionnement de l’organisme. En réalité, les financements de la recherche s’orientent majoritairement vers le développement de nouveaux médicaments et thérapies invasives, ou l’amélioration de celles déjà existantes. Pour cela les mécanismes biologiques du cancer sont décortiqués chaque jour un peu plus. Toute cette connaissance accumulée en chemin est importante, et il ne s’agit en aucun cas de nier l’intérêt des thérapies classiques, mais ceci nous place face à un paradoxe fondamental : nous mettons à jour un phénomène toujours plus complexe et ramifié, mais nous faisons essentiellement reposer nos espoirs sur l’identification d’un mécanisme-clé sur lequel agir de manière ciblée grâce à une molécule ou une thérapie particulière. Alors que face à cette grande complexité des phénomènes, on pourrait penser plus pertinent d’opposer des outils aux effets multiples et complémentaires, tels que l’alimentation.

Des preuves robustes d’un effet global de l’alimentation

C’est pour ces raisons de financement de la recherche que les preuves incontestables de l’influence de l’alimentation sur le développement du cancer sont encore éparses. Néanmoins, il existe quelques preuves assez puissantes et robustes.
Nous pouvons d’abord citer les résultats des études qui se sont intéressés à l’ajout d’un aliment en particulier dans l’alimentation, comme nous l’avons fait plus haut avec l’exemple du brocoli chez des fumeurs. Mais nous pourrions continuer la liste avec ces travaux qui ont montré que l’ajout de graines de lin dans l’alimentation de femmes présentant un cancer du sein diminuait significativement la croissance de la tumeur, et qu’une cuillère à soupe pouvait être efficace dans la prévention de ce cancer en diminuant les changements pré-cancéreux dans les cellules du sein. Ou cette étude qui a montré que la consommation, par des hommes présentant un cancer de la prostate localisé, de l’équivalent de trois quarts de tasse de sauce tomate par jour pendant trois semaines diminuait significativement l’activité de la tumeur et les dommages causés (notamment à l’ADN des cellules) par les radicaux libres, ces molécules agressives largement impliquées dans la genèse du cancer de la prostate.
Mais citons surtout les résultats des seules études explorant réellement les effets d’un changement global de l’alimentation sur la prise en charge du cancer. Elles se sont intéressées au cancer de la prostate elles aussi. Celle qui donne les résultats les plus spectaculaires, c’est celle qui concernait des stades très précoces du cancer : en résumé, les auteurs ont montré une régression de la tumeur après un an de suivi. Aucune radiothérapie, aucune chimiothérapie, aucune chirurgie, simplement un changement globale et profond d’alimentation, associé à de l’activité physique. Sans surprise la recette qui permet d’inverser l’évolution d’un cancer à un stade précoce est la même recette qui permet d’inverser l’évolution des maladies coronariennes (ces obstructions des artères conduisant généralement à un infarctus) : il s’agit d’une alimentation centrée sur des végétaux peu transformés (légumes, fruits, légumineuses, céréales complètes, graines, fruits à coques), excluant donc les produits d’origine animale (produits laitiers, viandes, poissons, œufs), les produits ultra-transformés industriels et les huiles ajoutées. Les chercheurs ont même montré dans cette étude que le sang des patients ayant suivi précisément les recommandations avait une capacité huit fois supérieure à supprimer les cellules cancéreuses en boîte de pétri que le sang des patients du groupe contrôle qui n’avait fait aucun changement alimentaire (notons que chez ces patients on observait assez naturellement une progression des tumeurs).
D’autres chercheurs ont également tenté ce genre d’intervention auprès de patients atteints d’un cancer de la prostate à un stade avancé. Après 3 mois, les résultats étaient moins probants parce qu’ils ne faisaient apparaître de régression que chez 3 des 10 patients, 5 autres patients présentant un ralentissement de la croissance de leur tumeur et les 2 derniers une accélération. Mais en analysant le contenu réel de l’alimentation des patients, les chercheurs se sont aperçus que plusieurs d’entre eux ne respectaient que très peu les recommandations. Et que ceux qui les respectaient le plus étaient les patients présentant une évolution favorable du cancer tandis que ceux qui les respectaient le moins étaient ceux qui montraient au contraire une aggravation. Finalement, bien qu’ils semblent à première vue moins enthousiasmants, ces résultats viennent donc plutôt conforter ceux obtenus sur le même cancer pris en charge à un stade précoce.
Enfin, après ces publications scientifiques décrivant des régressions de tumeurs pour le cancer de la prostate, d’autres chercheurs ont tenté de savoir si ces résultats pouvaient être extrapolés à d’autres cancers, comme le cancer du sein, le cancer le plus meurtrier chez les Femmes. Les préceptes étaient les mêmes, une alimentation centrée sur des végétaux peu transformés et de l’activité physique, mais le protocole était un peu différent. Probablement parce qu’ils ne souhaitaient pas attendre une année entière avant d’obtenir les résultats, mais surtout parce que les longues études coûtent très chers, ils ont décidé de tester le pouvoir anti-cancer du sang des patients (sur des cultures de cellules de trois types de cancer du sein) après seulement 14 jours de changements alimentaires… Et ils ont comparé ces résultats aux tests réalisés avec le sang prélevé chez les mêmes personnes avant qu’ils n’opèrent ces changements d’alimentation. Les résultats sont étonnants : ils montrent une augmentation significative de l’élimination des cellules cancéreuses, ainsi qu’une augmentation de leur « suicide » (le fameux phénomène d’apoptose). Malgré la très courte durée de l’intervention, le sang de ces femmes était donc devenu bien plus agressif envers les trois types de cancer du sein testés, ce qui laisse supposer que ce qui fonctionne pour le cancer de la prostate pourraient s’étendre à d’autres types de cancer.

L’influence de l’activité physique

Mais il est pertinent de se poser la question de la part jouée par l’alimentation et de la part jouée par l’activité physique dans ces différents résultats, puisque il était généralement demandé aux patients d’accompagner les changements alimentaires d’une activité physique quotidienne. Certains scientifiques sont évidemment déjà posée cette question et voici ce qu’ils rapportent : l’agressivité, contre des cellules cancéreuses, du sang de patients soumis à une alimentation centrée sur des végétaux peu transformés et de la marche quotidienne était environ deux fois supérieure à celle de patients soumis à un programme extrêmement intense d’activité physique mais gardant une alimentation occidentale classique, c’est-à-dire une alimentation centrée sur des produits d’origine animale et des produits industriels ultra-transformés. L’activité physique aide donc, cela ne fait aucun doute, mais une alimentation optimale semble bien être plus puissante pour prévenir et traiter le cancer.
Espérons que les recherches s’intensifieront pour étayer le rôle central que l’alimentation peut jouer dans la prévention et le traitement du cancer. Néanmoins il semble que les preuves soient déjà suffisamment nombreuses pour s’atteler à des changements alimentaires radicaux, pour la santé de chacun et de tous.

Killian Bouillard

Sources principales : 1,2 3 4 5 6,7 8
1. Barnard, R. J., Gonzalez, J. H., Liva, M. E. & Ngo, T. H. Effects of a low-fat, high-fiber diet and exercise program on breast cancer risk factors in vivo and tumor cell growth and apoptosis in vitro. Nutr. Cancer 55, 28–34 (2006).
2. Campbell, T. C. Cancer Prevention and Treatment by Wholistic Nutrition. J. Nat. Sci. 3, (2017).
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4. Shekelle, R. B. et al. Dietary vitamin A and risk of cancer in the Western Electric study. Lancet Lond. Engl. 2, 1185–1190 (1981).
5. Schuman, L. M. The benefits of cessation of smoking. Chest 59, 421–427 (1971).
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